19 février 2010

Il y a 5 ans

elhorga


"On sait que bon nombre de joueurs français de rugby ont dû leur renom, ces dernières années, non pas à leur habileté à plaquer l'«ennemi» sur les pelouses du Tournoi des six nations, mais à ce qu'ils ont accepté de poser à poil dans des calendriers de charme pour garçons sensibles et solitaires. Erotisme pour érotisme, si l'on s'en tient à la fameuse définition de Georges Bataille (approbation de la vie jusque dans la mort), on peut de loin préférer cette image saisie à l'occasion du match France-Angleterre, dimanche dernier à Twickenham.

Devant, le Français Pepito Elhorga, derrière, l'Anglais Martin Corry. Une image pieuse de ce point de vue, puisqu'il n'y a souvent qu'un doigt, celui de sainte Thérèse d'Avila par exemple, de l'extase religieuse à la béatitude sexuelle. Ici, comme dans une allégorie, la France semble se pâmer d'être prise par l'Angleterre ou, comme on le dit dans le vocabulaire technique du rugby, d'être «tamponnée». En notant, pour l'honneur du joueur anglais, qu'il y a du tact dans son mouvement.

Certes, le poing droit de Martin est serré, prêt à rouer les flancs de Pepito, mais sa main gauche s'incruste comme un gentil reposoir sous le coude du Français.

Ce geste tendre attire l'instantané vers la pietà païenne, très douloureuse si l'on en juge par le masque convulsif de Pepito Elhorga, tel un cri vers le ciel.

Dans ses bras musclés, Pepito serre délicatement ce ballon qui pourrait être son enfant mort, ou, s'il était ovipare, l'oeuf de sa progéniture, menacé par quelque prédateur en short blanc. Mais ce qui nous lie surtout à cette image, ce sont les mains bandées du joueur français qui lui font comme des mitaines de douleur. D'imaginer qu'il souffre, on a mal pour lui. Et on voudrait être sa mère pour le consoler, l'appeler «mon grand». Ce bandage bondage concentre toute la charge émotionnelle de la scène. Comme un rite humain ancestral, une sorte de terreur délicieuse qui agglutine l'idée de sexe et sa conjuration."


Libération, 19 février 2005

 

11:30 Écrit par Paul dans Il y a 5 ans | Commentaires (0) | Tags : litterature, sport, rugby

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